le berceauJ’ai toujours connu ce tableau. En effet, une reproduction était, et est toujours, affichée dans la chambre à coucher de ma maison de vacances. Petite, cette chambre était celle de mes parents, et je me rappelle avoir contemplé souvent cette oeuvre, quand je venais, au petit matin, dans le lit, me blottir contre ma mère encore endormie et que les premiers rayons du soleil commençaient à éclairer ce bébé dans son berceau. Je me rappelle aussi, combien je faisais le lien entre cette tendresse de la mère qui veille son enfant, représentée sur cette toile, et la tendresse que je percevais dans les bras de ma propre mère. Et ce sont sûrement ces souvenirs d’enfance intimement liés à ce tableau qui me rendent sa contemplation encore maintenant si touchante.

Sans conteste, Le Berceau est le tableau le plus célèbre de Berthe Morisot (1841-1895). Il a été peint en 1872 à Paris. L’artiste y représente l’une de ses soeurs, Edma, veillant sur le sommeil de sa fille, Blanche. C’est la première apparition d’une image de la maternité dans l’oeuvre de Berthe Morisot, sujet qui deviendra l’un de ses thèmes de prédilection.

Aujourd’hui, je suis toujours autant émue qu’enfant par la douceur, l’intimité entre la mère et son bébé qui se dégagent de ces voilages, des couleurs pâles et délicates, qui se mélangent dans le blanc. Ils semblent tous les deux dans une espèce de cocon… dans lequel un tiers ou le père ne semble pas avoir sa place…

Quelques années et trois enfants plus tard, des éléments nouveaux me frappent, en effet, quand je regarde ce tableau. Alors que petite, je m’identifiais facilement au nouveau-né qui pouvait dormir tranquillement sous le regard protecteur de sa mère, aujourd’hui je ressens plus de compassion pour elle, la mère. Comme elle a l’air fatiguée, comme elle donne l’impression de vouloir également dormir, heureusement que son bras retient sa tête… Depuis combien de temps n’a t-elle pas fermé l’oeil, toute tendue qu’elle est à surveiller son enfant, à vouloir être là au cas où il émettrait le moindre petit bruit? Ou alors, vient-elle juste d’enfin réussir à l’endormir, et elle n’ose plus bouger de peur de le réveiller car son enfant est comme Paul, du genre à se réveiller si une feuille de papier tombe par terre? Je ne peux m’empêcher, en la regardant, de penser aux heures et aux heures si difficiles pour moi qui ai tant besoin de sommeil où j’étais réveillée par mon nourrisson, cette privation de sommeil qui peut rendre folle, et j’ai envie de poser ma main sur son épaule et de lui dire « va, va te coucher, je prends la relève quelques heures… ».

Et puis, ce tableau représente très bien, pour moi, le début de notre « civilisation du berceau »: non, les enfants ne doivent pas dormir dans le lit de leurs parents, alors que c’est encore si naturel dans d’autres cultures, pas de « cododo »… quitte à s’épuiser à côté? Je n’ai pas d’avis tranché sur la question et je comprends très bien les indications médicales évidentes sur le fait de ne pas dormir avec son bébé (risque d’étouffement, entre autre..) Mais je sais que j’ai toujours eu beaucoup de mal à comprendre comment on pouvait, par exemple, allaiter un nourrisson de quelques semaines qui était lové ainsi dans notre chaleur et le poser ensuite dans un berceau froid, loin de nous, qui ne berce d’ailleurs plus rien du tout car devenu fixe, en pensant vraiment que ce choc n’allait pas le réveiller, ni le faire hurler de plus belle? J’avoue ne jamais avoir trouvé la solution et avoir navigué entre angoisse et culpabilité les fois où vraiment je n’en pouvais plus d’essayer, en vain, de poser mon bébé dans son berceau, alors qu’il voulait juste être collé à moi (je parle bien là d’un nouveau-né, et non d’un enfant de 4 ans…!)

Peut-être, qui sait, trouverai-je une réponse la prochaine fois que j’irai au Musée d’Orsay contempler cette belle oeuvre…

Le Berceau de Berthe Morisot, Musée d’Orsay