TROIS OURSLe jeudi est mon jour de semi-liberté. En effet, ce jour là, j’ai la chance que quelqu’un vienne une petite poignée d’heures garder Soline. Alors, pendant ce court moment de « enfin seule », je profite pour faire tout ce que je ne peux pas faire habituellement avec trois enfants dont un bébé: aller chez le dentiste ou le coiffeur, écrire sans être interrompue mes articles pour ce blog (un vrai bonheur!) et déjeuner rapidement avec une amie ou des collègues… Mais jeudi dernier, je m’en excuse pour la longue liste de gens avec qui j’aimerais partager un repas (et bien oui, finalement des jeudis hors vacances scolaires, il n’y en pas tant que ça…) j’ai consacré mon temps à un rendez-vous de la plus haute importance: un déjeuner avec une petite fille de presque trois ans, Louise, ma cadette.

On m’avait, en effet, prévenue, la place de second n’est pas toujours facile au sein d’une fratrie de trois enfants. Ma petite Louise est tiraillée entre l’envie d’être une grande et suivre son frère et le fait qu’elle est encore, par tant d’aspects, si petite et donc, par là, si proche de Soline. Et puis, c’est vrai que nous sommes en ce moment très concentrés sur Paul et son entrée au CP, l’apprentissage de la lecture et les devoirs. Soline est encore un bébé qui me prend beaucoup de temps, que je continue à allaiter… Je sens donc que parfois pour Louise, c’est vraiment difficile de trouver sa place: ni assez grande, ni assez petite.

Des études américaines ont démontré que, dans une fratrie, le puîné, synonyme de cadet, est celui à qui on accorde le moins de temps et d’attention. Il y a à ce sujet un livre très intéressant que je vous recommande de Françoise Peille, psychologue clinicienne attachée à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul de Paris, intitulé « Frères et Sœurs, chacun cherche sa place » . Sa lecture m’a un peu rassurée, car, si elle reconnaît que les puînés puissent souffrir d’un déficit d’attention, elle affirme qu’il n’y a pas de place pire que l’autre dans une fratrie. «Les seconds tirent d’ailleurs leur épingle du jeu dans les familles où les attentes parentales sont fortes. Ils sont un peu protégés : les parents se projettent plus sur les aînés et les derniers» écrit-elle. Il semblerait également que les seconds fassent preuve de plus de capacité d’adaptation en société par la suite, sachent mieux s’imposer dans un groupe, etc. Peut-être…Je suis cependant intimement persuadée que les relations entre frères et soeurs sont complexes, que les rivalités et les jalousies sont inévitables mais que c’est surtout l’attitude des parents qui peut éviter que les enfants soient étiquetés comme l’aîné « courageux », le second « fantasque » et le troisième « couvé ». Cette tentation des étiquettes est forte, pour moi la première, alors cette semaine, j’avais décidé de prendre du temps de qualité rien que pour elle et d’aller déjeuner en tête à tête avec ma fille.

Nous sommes allées manger des crêpes dans un petit restaurant de ma ville. Elle s’est assise bien droite en face de moi, j’ai rangé au fond de mon sac mon téléphone et je l’ai écoutée me raconter comment elle avait fait des fleurs en papier crépon ce matin là à l’école. Interrompue par personne, elle m’a relaté en détail ce grand changement qu’est l’entrée à l’école pour elle cette année.

Puis, ce fut à mon tour de parler. Je lui ai dit que je pouvais comprendre que parfois c’était difficile pour elle, entre les devoirs du grand frère et ce bébé, qui m’accapare, mais que ce temps que je donnais aux deux autres, je lui avais donné à elle aussi bébé, tout pareil, et que je lui accorderai autant de temps qu’à son frère lorsqu’elle sera au CP. Et puis surtout, que si parfois elle avait l’impression d’avoir un peu moins d’attention que les autres, ce n’était pas vrai dans mon coeur car, comme dans cette histoire de petits ours que nous aimons tant, ils étaient tous les trois « mes préférés ».

Quand est venu le temps de la crêpe au chocolat, elle s’est glissée sur mes genoux, et je lui ai redit sa naissance. Je lui ai redit que le seul mot que j’étais capable de prononcer quand je l’ai vue et que j’ai répété sans cesse pendant sa première heure de vie, c’était « ma merveille ». Je lui ai murmuré à l’oreille, comme j’avais supplié son papa de la mettre dans mes bras, malgré les tremblements qui me saisissaient encore une fois après la césarienne et dont je vous ai parlé ici, parce que je ne pouvais pas supporter l’idée de ne pas l’avoir près de moi, elle, le bébé que nous avions tant et tant attendu. Louise, mon bébé merveilleux, si sage, qui dormait si vite, si bien, mon bébé qui me ressemble si peu, blonde aux yeux bleus…

Nous avons terminé notre repas, et sommes reparties sur mon vélo, sereines de nos échanges. Bien sûr, la vie quotidienne reprend vite ses droits, la fratrie reprend vite le dessus, mais je l’ai sentie apaisée les jours qui ont suivi. J’espère pouvoir renouveler régulièrement ces petits moments juste à deux, avec elle… Et faire de même avec Paul et Soline, bien sûr…. Que chacun puisse se sentir par moment vraiment et pleinement unique…Luttons contre les étiquettes!

 Frères et Sœurs, chacun cherche sa place, Françoise Peille, Hachette pratique, 2005.

Illustration tirée du livre Vous êtes tous mes préférés de Sam Mc Bratney et Anita Jeram, Les livres Pastel