Kinderzimmer-de-Valentine-Goby-Actes-Sud_visuel_article2Kinderzimmer est un livre que je porterai longtemps en moi… J’ai failli écrire: « qui me hantera longtemps ». Car ce livre est un tel coup de poing que « hanter » est aussi le bon mot. Et il a toute sa place dans la rubrique « le livre du vendredi » puisque, la maternité est l’un des sujets qu’il aborde, même si c’est sous un angle terrible.

La jeune Mila est déportée en avril 1944 à Ravensbrück. Dans ce monde totalement inconnu pour elle, d’une barbarie inouïe, Mila comprend qu’elle est enceinte. Au fil des pages, j’ai suivi, avec effroi, le parcours de cette future mère dans cet endroit qui n’est que mort. Mila qui est ignorante et qui ne sait pas comment un bébé grandit dans le ventre, Mila qui ne sait pas comment on accouche, Mila qui cherche d’autres ventres ronds pendant l’appel pour ne pas être la seule, mais comment les deviner quand les corps sont décharnés, Mila qui s’accroche à ce petit bout de vie en elle pour sa propre survie, car « contre toute attente, ce qui arrive est une échappatoire, le ventre un lieu que personne, ni autorité, ni institution, ni parti ne peut conquérir, coloniser, s’accaparer tant que Mila garde son secret. Elle y est seule, libre, sans comptes à rendre, on peut bien prendre sa gamelle, voler sa robe, la battre au sang, l’épuiser au travail, on peut la tuer d’une balle dans nuque ou l’asphyxier au gaz dans un camp annexe, cet espace lui appartient sans partage jusqu’à l’accouchement ».

Puis James nait, un petit garçon au coeur des ténèbres, sans bruit, comme tous ces bébés silencieux du camp, car il ne faut surtout pas attirer l’attention du médecin. Et il va dans cet endroit tellement inconcevable, ultime simulacre de cette organisation concentrationnaire: das Kinderzimmer – la chambre des enfants.

En effet, alors que les femmes enceintes étaient immédiatement gazées ou avortées, à partir de septembre 1944, une tolérance se met en place à Ravensbrück, avec cette possibilité pour les bébés de ne pas mourir tout de suite. Pas tout de suite, car il n’y a, bien sûr, rien pour les nourrir, pour les soigner, pour les réchauffer, rien pour les protéger des rats. Mais il y a l’amour des mères, la solidarité des femmes, pour que ces petits êtres vivent, quand même, quelques semaines.

Il y a aussi le personnage de la puéricultrice, qui a été affectée là car son père était pédiatre et qui se bat pour la survie des nourrissons. Ce personnage est inspirée par Marie-José Chombart de Lauwe, résistante, toujours en vie, qui avait été affectée à la Kinderzimmer en 1944.

Car, c’est là aussi une des forces de la littérature, ce roman remarquablement documenté, a permis de lever le voile sur cette présence quasi inconnue de la Kinderzimmer. Sur 500 naissances consignées à Ravensbrück une quarantaine d’enfants ont survécu seulement, dont trois français qui ont l’âge de mon père : soixante-dix petites années.

Un livre qui hante donc et que je m’étais interdit de lire pendant ma troisième grossesse. Et j’ai bien fait, je pense, car le style remarquable de Valentine Goby, mais dur, tranchant et chaotique, comme la réalité qu’il décrit, l’usage du présent comme temps du récit font plonger, sans filtre, le lecteur dans l’effroi de l’univers concentrationnaire. Un livre bouleversant.

Mais j’ai préféré le mot « porter » à celui de « hanter » au début de ce texte. Oui, je garderai en moi longtemps Kinderzimmer, car c’est aussi le récit d’un infime, d’un minuscule espoir, mais d’un espoir quand même, auquel on peut s’accrocher pour croire à nouveau à la capacité des hommes à aimer, à s’entraider, à être bons. Car, comme le clament les vers cités de Chantecler, au début du livre: « c’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière ».

Pour ne jamais oublier et transmettre.

Kinderzimmer, Valentine Coby, Actes Sud.